Après l'orage

 

 

et maint'nant, on fait quoi ?

demandent-ils aussi demandent-ils déjà
des arbres sont tombés j'ai un peu trébuché
et d'abord ils c'est qui
d'où vient cet autre éclair


je te quitte
j'imaginais les avoirs tous quittés  
  je te quitte, pour me retrouver
et m'enterrer enfin dormir en paix lassé

 

  je vais chasser les dragons en Asie
d'avoir trop chassé mes dragons en Asie  
 

pourfendre les fantômes de Patagonie

pourfendu mes fantômes jusqu'en Patagonie
  enfin libérée de ma colère je vaincrai mes démons
tous mes démons vaincus mes colères libérées  
  mes ailes se déploieront au-dessus de l'océan

depuis longtemps déjà je pensais mes ailes repliées
trop fatigué d'océans survolés

 
  maître du monde un instant, je côtoierai le néant
m'allonger sous des arbres et les regarder vivre
toujours maîtres du monde côtoyant des néants
 
  je retournerai dans ta galère et t'imposerai mon nom
et imposant mon nom à ma galère d'enfance  

mes seize ans sont passés

un vent m'a réveillé

et juste après le vent le bruit est revenu
l'oeil en biais s'interroge derrière la porte ouverte
mais non il n'a pas peur le vieil ours écorché
ces êtres-là sont vrais
pas venus de si loin piétiner ses plates bandes
just'ram'ner un peu d'ombre au-dessus de l'allée
bien sûr que ça l'avait un p'tit peu dérangé
tous ce remue méninge son ourse désabritée
mais y'avait pas d'clôture il l'avait fait exprès
sont v'nus voir l'ours au fond d'son bois
pas touché à ses arbres mêmes ceux qu'étaient cassés
just'amené des tout neufs pour changer l'goût du miel
y s'ont mêm'pas chercher à r'car'ler sa piscine
pas versé d'eau d'javel son poil déjà bien blanc
vérifié que ses griffes toujours bien acérés
savaient rester masquées devant un étranger
le coup d'patte c'est pour jouer et on joue mieux à deux

mes seize ans recommencent

paysage

c'est celui où j'étais

où porter mes racines ?

ce s'ront toujours des herbes des arbres et des fleurs

dans quel nouveau paysage ?

et toujours moi dedans

celui-là est mort
seul sur la terre saccagée

un autre paysage

mémoire assassinée déjà
moins d'oiseaux semeurs de vies

c'est celui où je vais

arbre errant déjà

mon paysage est moi
je suis le paysage

je ne me souviens plus

et vous êtes oiseaux semeurs de nos passages

changer de paysage

j'appelais tempêtes et orages

jusqu'à m'en essouffler jusqu'à

le tonnerre a grondé la foudre m'a choisie
un fantôme m'a rattrapée

un soir ou bien un matin calme

alors, et le vent s'est levé
dissipé le brouillard
qui flottait en chemin

pieds nus sur la rosée
doucement j'ai glissé
prudemment vers demain redressé

fantômes et démons
à quoi bon vous combattre ?

jusqu'à mon dernier souffle
de raconteur de feuilles en histoires bruissantes

je me suis imposée mon nom.

pour un deuxième souffle

 

un autre paysage

 

lui je vais le placer où
là juste derrière la porte
ni flic ni gardien simple bourreau d'accueil

elle sera bien ici dans son ombre légère

mes muses haies broussailleuses tourmenteuses

celle-là m'inquiète un peu
elle est de cette espèce que l'on sent débridée sous un air trop fardé
voudrait grandir trop vite sur des pieds trop fragiles

oui, la mettre au bord de l'eau
qu'à travers le miroir n'ait plus envie de fuir

cette autre déjà vue, connue il y a longtemps
ou bien sa soeur perdue dans un autre buisson
l'envoyer dans le fond protéger nos arrières

celui-là au milieu
à l'écorce fragile
loin du bord d'une allée

lui c'est un drôle d'oiseau et j'ai deux elles en trop
les garder tous les trois, à l'ombre

et la frêle allumette
à la fleur brûlée de souffre évaporé

à portée de ma main sans besoin de la tendre
et celle-là plantée hier : une que je vais déplacer, j'l'avais mise trop à l'ombre

enraciner ici de nouveaux souvenirs
les anciens perdus loin, de n'avoir su les vivre ou peut-être épuisés
ou eux m'ont oublié

enraciner ici traces d'autres passages

les volets entr'ouverts et les portes fermées sur des murs écroulés

seront encore longtemps le chemin d'autres vents porteurs de nouvelles
nous seront encore là

ou peut-être un enfant

pour égoutter des cieux

la musique muette des rideaux dans le vent

jouant dehors avec l'oiseau et trois feuilles d'automne

 

prévoir une place au nouveau qui arrive

une autre pour reposer un déjà vieux sur le départ

aurais-je assez d'espaces

pour accueillir tous les bonheurs du monde

aurais-je encore le temps d'avoir enfin seize ans