L'arb-Re-lieur

 

 

ils semblaient immobiles
à l’ombre aux pieds de l'arbre
deux presse-livres assis
dos à dos immobiles

on aurait dit qu'entre les deux
il y avait quelque chose à tenir
tenaient-ils quelque livre
se tenaient-ils eux-mêmes
se tenaient-ils l'un l'autre
l'un appuyé sur l'histoire de l'autre

bien sûr des livres il y'en avait entre eux
aussi des pages blanches
des pages griffonnées
des pages pas terminées
des couvertures vierges
des feuilles déchirées
des notes sans porté
et des mots émargés
le livre d'entre eux deux
n'était pas refermé
les mots passant de l'un à l'autre
n'étaient-ils dos à dos que de trop se savoir
se touchaient-ils encore
pour encore mieux s'apprendre

rien ne presse
ni le livre à venir
ni le livre à écrire
un livre qui sépare
un livre qui unit
un livre qui délivre
ou celui qui attache
lire ivre libre vivre
sourire libre d'écrire enivre

ils étaient là
semblaient ailleurs
accotés opposés conjugués
les genoux remontés
support des bras croisés
par moments décroisés les nuques confrontées et ouvrant grands les bras les mains tendues ouvertes pour attraper le vent glissant entre les doigts en y laissant quelqu'essence d'à venir chargée des nouveaux mots de l'histoire future déconstruite de fuir les cris rêvés enfouis
les pieds posés
sur la terre collés
peut-être de la terre remontait-il aussi
quelques mots en colère de n'avoir été dits
d'avoir été enfouis
profond à paraître inutile

du creux des reins
le mot compressé illisible
se noyait en aval à s'en évaporer
dissout
dis-nous mot ce que tu veux nous faire entendre
que nous touchions du doigt
un accent une effluve
virgule d'infini
le doigt sur le grain fin
goutte d'eau pendue là
bourgeon de larme sur la joue d'une feuille
suivre des yeux le contour de la lettre
suivre à la lettre la courbe d'une voyelle
prendre d'entre les pages un parfum qui résonne

les presses livres bruissent
doucement ils glissent
sans déranger les livres
et puis plus loin chacun s'en est allé
d'un nouvel air éveillé
les livres affolés ont commencé à faire du bruit des bruits de feuilles mortes vidées des mots restés empreints dans les deux dos disjoints

les mots inutiles aujourd'hui
envolés dans les arbres
perdus dans les nuages
quelqu'autre resté là immobile
d'attente ou d'abandon
d'autre encor sentinelle à l'affût
des mots
qui unis en commun les opposent
branche au-dessus du torrent agrippant un reflet
guettant quelque dérive
glissade d'un faux pas
au secours d’un appel

lettres mots phrases perdues oubliés mélangées au-dessus des chemins
de l'abri dans les creux des buissons
on en entend encore désombrer une allée
d’autres tendre la main
pour corriger la branche d’un tronc pourtant certain
et même quelques uns en travers d’un chemin pour apprendre à tomber et espérer

demain

plus de besoin de dire
pour un aller simple
deux pour relier demain
et un troisième pour inclure du peut être
plus besoin de les dire
mais les laisser les dire
envie qu'ils les racontent
simple désir d'eau limpide
un ruisseau de musique
cascade de chansons
comme rires d'enfants à l'oiseau du bonheur
perché sur une étoile

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