le dessein

 

 

Un centre d'un coin de terre ou le milieu d'un bout du monde

 

Mon père disait : "ça ne rapporte rien tout ça, plante des fruitiers !"
Mais la guerre est finie, et je n'en ferai pas d'autre.
"Et le plaisir papa, tu l'estimes à combien ? Connais-tu un meilleur investissement que le bonheur ?"

 

Malgré une absence de notion de propriété certaine, j'ai très tôt éprouvé le besoin d'avoir, pas de posséder, simplement avoir (mais j'ai toujours pas trouvé la formule et pourtant je cherche encore), un lieu que je dirai être MON espace de liberté (mon psy vous expliquera les détails) ; pas nécessairement MON à moi, juste un lieu où je pourrai bouger à l'aise, même si c'est l'espace d'un autre. J'ai aussi eu la chance* d'hériter en avance d'une part du terrain familial
Ceci nous a donné la possibilité d'y bâtir notre nid**, un lieu d'où je pourrais m'envoler à l'abri du regard des prédateurs. J'en ferai un pays sans drapeau que tes longs cheveux blonds, ou l'aile de l'oiseau, un pays de naïfs semé des grains de nos folies
Comment lutter, sur le seul barreau de mon échelle, contre tous "les pouvoirs de ces dieux assis sur la négation de la vie" ? Laisser s'exprimer seuls tous ces producteurs de gazon "bien dégagé sur les oreilles" ? Me laisser enfermer dans le cadre de cette foule aux principes mortellement normatifs ?
Redescendre sur terre . . . un grand carré d'herbe en pente douce, au fond la rivière aussi grande, prendre la démesure de cet espace, tirer le drap par dessus pour tamiser les soleils, les vents, les pluies, embrouiller l'horizon, dessiner d'autres pistes à défricher au gré du temps qu'il reste
Un nid au milieu du désert ; une notion que j'avais du mal à comprendre, mais qui nous aura permis d'en choisir le plancher, les murs, et le couvert; d'y reconstruire les couleurs de la pluie, les senteurs de l'hiver, les lumières de la nuit, les musiques des étoiles . . .
et d'autres bouts de rêves de quand j'étais petit
ou, et, donc :
imprégné de mon histoire, l'oublier pour me laisser porter par le vent du moment, sans résistance ; "dire" oui à tout et n'importe quoi puisque ne rien avoir à dire que se laisser aller à . . . être, comme poser des mots sur le papier pour relire plus tard la phrase qu'ils auront composée ;
ne pas faire du possible lointain un futur, oeillères du présent ;
ce n'est pas les mots qu'on se dit qui ont de l'importance, c'est la trace qu'ils auront laissée ; "je ferai ça demain" signifie juste que "je ne me veux pas disponible pour penser à le faire maintenant", parce mes sens sont en ce moment ouverts à d'autres réceptions ; penser à demain c'est empêcher aujourd'hui d'écrire son histoire,

 

le livre blanc s'entrouvre  

la terre est noire et souple

sur le grain grossier la plume grimpe et glisse  
 

douce et fraîche au creux de la main

sueur de livre neuf en devenir  
 

froissée s'en dégage des parfums de promesses

la feuille crisse d'une rature

 
 

un oiseau piaffe d'impatience

un jour quelqu'un peut-être croquera une phrase  
 

un jour quelqu'un peut-être en cueillera un fruit

aujourd'hui, un autre se lance, et trace un a sur une page vierge  
 

aujourd'hui, je me lance, et plante un arbre dans le pré

 

*chance bien sûr !, la facture est moins lourde ; moins lourd aussi de "prendre la suite", responsabilités partagées ; mais, inconvénient de l'avantage, le cadeau impose le cadeau, et même si je préfère donner que recevoir, ça dépend avec qui, vu qu'un chemin, c'est aussi un lieu de rencontre, donc de deux points opposés, et le chemin est plus beau quand chacun en parcourt la moitié ; c'est pourquoi la chance, c'en est peut-être que pour ceux qui savent s'en servir et qui ont déjà eu la chance avant qu'on leur apprenne à savoir
. . . chance . . . d'être propriétaire ? ou de ne pas en avoir la notion ?
**ouais, mon psy, il dit comme ça plutôt un ventre

 

Devenir poisson tu serais ma rivière
devenir oiseau au milieu de ton air
n'être plus qu’un arbre
au coeur de ta forêt
et finir en poussière reposée dans un coeur de balai