La haie

 

dessin la haie

 

ou le milieu du bord

 

La désertification des campagnes,
ça veut dire que la vie y revient

J'ai été élevé dans ces milieux ou la haie n'existait pas. On parlait de buissons. Peut-être parce qu'ils avaient moins peur d'eux-mêmes pour ne pas ressentir le besoin de se cacher des autres. Ces gens, que je remercie de ne pas m'avoir dressé, contre personne non plus, avait une autre conscience, pour avoir la fierté de ne pas se fermer. Nous vivions loin de ces espaces d'échange interdit que définissent ces arbitraires propriétés, et comme si le message manquait de violence ils rajoutent privées, d'aujourd'hui. La porte était toujours ouverte, comme un trou dans la haie, on se serait cru au jardin

D'après mon dico, une haie c'est (déjà) un ensemble (donc un tout) d'arbres, arbustes et épines qui s'entrelacent. Je m'en doutais, s'entrelacent, j'aime bien ; et avec cet élan de la ligne qui la distingue du buisson sans le régler

Un trait (pas un trait à la règle, je ne parle pas de ces âmes militaires, leur haie est dans la tête, qui réinvente un béton, ainsi soit-il vert ; pas non plus de ces haies que ceux qui ont détruit les bois réalignent en excuses, pour justifier le vide de leur milieu ; reproduire et renforcer le schéma imposé par l'ordre existant, pas sûr que ce soit le signe de développement intelligent d'un espace qu'on souhaite de liberté ; non, plutôt de ces buissons, de ces touffes, frontières du plaisir niché là, juste derrière l'écorce du nuage . . . je veux dire, ces refuges de vie, interdits ailleurs vers l'excès d'ombre et de soleil, en moments ponctuels de plénitude entre le rien et le trop) vers nulle part, pour dessiner l'espace, l'espace d'un instant, un début ou la fin entre et autour un lieu de vie parce qu'isolant ; l'envol d'un bras dansé, un trait de crayon pour indéfinir la page ; est-ce le chemin du trait qui trace aussi la haie, ou l'entre deux haies qui indique un chemin ? Sans aucun doute, il y a un parallèle à établir, à moins que ce soit ce mouvement d'aller qui laisse derrière lui ces deux bordures régulées d'une histoire éphémère

Quand l'homme hèle l'allée, c'est la haie qu'il aligne, mais la ligne haie n'existe pas, ce n'est pas un rideau, le spectacle est dedans, et l'allée au milieu est bien pour cheminer, se reposer un moment sur ce long lit dénudé, avant de retourner à l'abri du troupeau. La lisière est tenue, dirigée, tutellée, contrôlée, dressée contre, comme une barrière, une frontière, une limite que j'aurais dépassée, vers la marge, cet étroit espace de liberté, où la vérité est écrite, où l'on rencontre de ces instants de plénitude quand le doute maintient l'équilibre, comme un aigle à queue blanche du côté de Lübeck *

Marge toujours remise en cause, aux contours imprécis, hésitant entre des pas assez jouxtant presqu'autant de déjà bien avancés, marge bordée de doute donc de respiration, la marge est lien

Un lieu clos ? Non, juste un jeu de cache, caches remplies par les clins d'œil d'une lumière hésitante ou lutine, entre la taupe et le moineau

Comme l'allée, et avec elle ou peut-être même à cause, la haie est instable, mobile, provisoire, vraie jusqu'à ce que le texte change parce qu'un autre a parlé. Par nature la haie s'adapte, s'ouvre des portes aux moments d'affluence pour s'étaler ailleurs, à l'abri dans l'oubli. Sa vie ne dépend pas d'elle mais elle s'en moque ; si un jour l'homme arrive la faux de la mort à la main, ce redresseur de tors impénitent, cet aligneur de clôtures à empêcher l'étranger de perturber son champ de maîtrise, ce nostalgique des prisons de bébés à barreaux à la recherche d'un nouvel univers carcéral, elle ira voir ailleurs, au bord d'une autre allée où deux oiseaux l'attendent amoureux et transis mais surtout amoureux

* au sud-est de Lübeck (ex RDA) était cet espace autour du petit lac, entre les deux Allemagnes, derrière le Mur entre les barbelés, qui servait de refuge à la cigogne d'Allemagne, aux cormorans et à l'aigle à queue blanche

buisson
touffe étrange en fourche de deux troncs